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AUTO-PORTRAIT DANS UN TRAIN
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JEAN LEMAGNY   - Ombres légères

à l'occasion de l'exposition  TRANSPARENCES (BNF  - mai-juin 1995) 

 

Très tôt disparu Jacques Bacry nous a cependant laissé une œuvre riche et variée. Elle comporte beaucoup de paysages, beaucoup de portraits, des reportages sur le théâtre.  Nous ne présentons ici qu'un très faible aperçu de cette abondance. Mais il suffit pour montrer quelques aspects les plus délicats d'une recherche intransigeante et pure. Jacques Bacry interrogeait en même temps. le réel et les racines de la photographie, les ressources de sa nature intime.

 

Toute œuvre d'art visuelle engage la troisième dimension. Aucune n'échappe à la nécessité d'exprimer la profondeur. Seuls ceux qui ne savent pas sentir ce qu'ils voient peuvent croire que le rendu de l'espace naît avec la perspective inventée à la Renaissance et se termine avec la modernité du XXe siècle. Le moindre trait sur une feuille blanche évoque une différence de plan et creuse son espace. Le seul fondamental problème est de savoir qu'en faire. Nos regards d'êtres dans l'étendue quêtent à tout instant le lieu où se poser plus loin et plus profond. Chez Jacques Bacry la rigueur austère des compositions à deux dimensions est inséparable de la subtile sensualité d'une épaisseur que suggère la matière. 

 

Ces images supposent une longue errance du regard, suivie de décisions intensément précises. Pour oublier les rapports pratiques et utiles que nos routines entretiennent avec ce qui nous entoure, Bacry a longuement laissé dériver ses yeux sur l'apparence. Il fallut en arriver à ne voir enfin que ce qui est vraiment là, seulement des formes et des ombres, en oubliant nos découpages habituels et intéressés. Alors, depuis cette liberté d'indifférence, peut surgir l'affirmation du créateur. Le regard se cale sur un angle ou une courbe, saisit leur juste rapport à des formes voisines et coince le réel en flagrant délit d'harmonie. Soudain un tout petit morceau du cosmos résume le vrai rythme du tout. Notre communion originelle avec les choses se condense en un court espace. Le cadrage photographique cerne un écho visuel à la musique diffuse de l'univers. L'objet le plus banal se constitue en monde.

 

Ces très exactes ébénisteries des compositions de Bacry ne nous donneraient qu'une pure émotion intellectuelle, telle une épure géométrique, si elles ne se trouvaient en contrepoint avec la qualité dés blancs et des gris qui constituent la surface de l'image.  Ce n'est pas par l'artifice des points de fuite et des lignes convergeant vers l'horizon que Bacry nous rend présente la troisième dimension, c'est par le raffinement discret d'une matière empruntée à la fois à la réalité et à la photographie. Ici la profondeur visuelle se confond presque entièrement avec les valeurs tactiles suggérées. Même le blanc laiteux d'un mur s'y affirme déjà plus comme une mince épaisseur que tel un plan géométrique. Les ombres portées consistent en la matérialité discrète d'un frottis épais ou léger. Les images des plantes entr'aperçues au travers des vitres de la serre nous font sentir un espace où la lumière prend consistance. Ces formes noires . nageant dans un milieu opalescent nous font penser aux papiers japonais doux au toucher, semi-transparents, et où cependant se distinguent des fantômes de feuilles ou de paille effilochée.

 

Images de fine intelligence, qui sont au point de juste rencontre entre la matière du réel et celle de la photographie, entre la ressemblance pointilleuse que le procédé permet et sa matière objective d'être constitué de petits points d'argent, entre la continuité lisse des objets et la vibration secrète de la surface sensible où ils se reflétèrent. C'est dans cet interstice que se glisse la spiritualité qui nous touche en regardant ces œuvres. Elles supposent une double lucidité de la part de l'artiste : face à la présence de la matière extérieure et par rapport au nécessaire moyen qu'il emploie. Par cette maîtrise discrète Jacques Bacry évite à la fois les platitudes du réalisme vulgaire et les froideurs théoriques du graphisme désincarné.

 

 L'histoire de l'art est aussi faite de morts prématurées. À voir la puissance et la hardiesse d'un Géricault, on peut se demander où serait allée la peinture sans une stupide chute de cheval. Il est probable qu'il aurait été un pont entre l'art romantique et la modernité du XXe siècle. L'éminente qualité des œuvres de Jacques Bacry préfigure l'ironie des cadrages d'un Christian Milovanoff et les transparences retenues d'un Tadashi Ono. N'oublions jamais que la vie des formes serait autre, plus précoce et plus riche, si le destin n'avait frappé certains.

 

 

BIOGRAPHIE  par Jean Lemagny

 

Né en 1961 à Marseille, Jacques Bacry se passionne très jeune pour la photographie. Les oiseaux sont alors ses modèles préférés.

 En juillet 1981 il entreprend, en solitaire, toute une série de voyages photographiques, à Venise, aux Etats-Unis, en Irlande : ce pays le touche particulièrement et il y retournera plusieurs fois.

 En septembre 1981 il est admis au stage de Jean-Pierre et Claudine Sudre à Lacoste, dans le Lubéron. Avec eux il étudie toutes les ressources du beau tirage. Il produit une série de paysages provençaux qui est remarquée au Festival international de la photographie d'Arles.

 En 1982 il s'installe à Paris. Plusieurs fois il vient au cabinet des Estampes nous montrer ses œuvres. Il devient le photographe des expositions et des spectacles réalisés par Jacqueline et Maurice Guillaud au centre culturel du Marais.

Il mène parallèlement une étude très personnelle dans les serres du Jardin des plantes. Elle sera exposée au Centre Culturel du Marais sous le titre de «Transparences» en mai 1983.

 

Très intéressé par les ambiguïtés visuelles des espaces culturels, il travaille sur les salles du centre Pompidou. Il fait aussi beaucoup de photos d'architecture et ses images paraissent dans les revues spécialisées.

 En 1985 il se tourne vers le théâtre et devient photographe de plateau. Il réalise de nombreux press-books et portraits de comédiens. Son travail sera montré en janvier 1994 au théâtre Gérard Philippe de Saint- Denis. 

 Ses derniers travaux portent sur la Nuit et des recherches autour du polaroïd et de la couleur. 

 Jacques Bacry nous a quittés prématurément en août 1993.

 

PARCOURS

FORMATION
1981-82   Stage Jean-Pierre Sudre
(Lacoste)

 

PARCOURS PROFESSIONNEL

1984-86   Photographe du Centre Culturel du Marais, Paris (direction Jacqueline et Maurice Guillaud)

A partir de 1986   Collabore aux revues Vogue, Décoration Internationale, Moniteur Architecture AMC, Architecture Aujourd’hui, L’Arche, Communauté Nouvelle.

1987-88   Réalisation de portraits d’écrivains pour Lieux Communs (A. Finkelkraut. A. Memmi. D. Shahar. ... )

A partir de 1988   Réalisation de nombreux press-books de comédiens.

1988-89   Photographe de plateau du Théâtre de la Bastille. Reportage sur le festival d'Aix-en-Provence 

1989-91   Photographe de plateau du théâtre Gérard Philipe 

 

REPORTAGES - SEJOURS

1980   Séjour à Venise
1981   Séjour en Israël
(kibboutz)
           Séjour aux Etats-Unis
(New-York, San Francisco) et au Canada ( Montréal, Edmonton )
1982   Séjour en lrlande
1988   Séjour aux Etats-Unis
1990   Reportage en Israël sur I'immigration des Juifs soviétiques 
           Séjour à Moscou 

 

EXPOSITIONS

05/1983  Centre Culturel du Marais : Exposition »Transparences" 

04/1985  Maison française de Columbia University, New-York 

06/1987  Portraits d'acteurs. Théâtre de la Bastille

02/1993  Métissages. Les Inachevés. 95 Galerie de I'Arlequin. Grenoble 

 

LIVRES

Yolande Borel et Véronique Girard, Regards sur l’architecture, Editions du Sorbier (1990). Couverture et p.20. 

Centre Culturel du Marais. Claude Monet au temps de Givrent (1983), p. 116. 

Molière, Musset, Tchekhov, 5ème festival de Théâtre de Saint-Herblain (1990).